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Architecture/Patrimoine

Peu connu du grand public haïtien, l'architecte Pierre-Richard Villedrouin n'en poursuit pas moins son petit bonhomme de chemin.  Le jeune septuagénaire a toujours des projets plein la tête, qui nourrissent une folie créatrice incarnée dans certains des plus beaux bâtiments haïtiens de l'ère moderne !

Publié le 2009-05-07 | Le Nouvelliste par Rebecca S. Cadeau

Diplômé en architecture à l'Université Nationale du Mexique en 1964, Pierre-Richard Villedrouin, 72 ans, vit de son art.  Les premières années professionnelles (1966-1971), il les a vécues aux Etats-Unis où il a travaillé pour des firmes d'architecture et d'urbanisme à Manhattan.  Là, il a eu à pratiquer le réalisme américain. De retour en Haïti en 1971, à la demande d'entreprises et de particuliers, Pierre-Richard Villedrouin s'est jeté corps et âme dans l'embellissement de la cité.  Du Musée d'Art du collège Saint-Pierre - qui a constitué son projet de sortie - au lycée Tertulien Guilbaud de Port-de-Paix, les oeuvres de l'artiste démontrent déjà une grande passion pour l'architecture basque.  Bien qu'il soit influencé par l'architecte italien Pier Luigi Nervi et son professeur espagnol Félix Candela, M. Villedrouin a réalisé dans le

pays des oeuvres remarquables imprégnées de la couleur locale.  Dans ses créations, les matériaux haïtiens ainsi que la culture vaudoue de chez nous occupent une place de choix.  «Si je m'inspire de la culture haïtienne pour construire mes maisons, dit l'architecte, sûr de lui, c'est parce que cette dernière est d'une richesse incontestable.  Tout comme dans les drapeaux vaudous, les « vèvè » sont aussi très bien sur les murs. Ils représentent des objets décoratifs contribuant à l'esthétique de la construction.  Et ils vivent aussi longtemps que la maison, sans trop de risque d\'être abîmés.»  Se plaignant de la rareté ou même de la disparition des matériaux fabriqués en Haïti, l'architecte juge que ceux-ci participent tant à l'esthétique qu'au succès de ses créations. 

"Les matériaux locaux sont d'une grande noblesse," soutient-il.  "Les pierres calcaires, les briques d'argile, le sable, la chaux que j'aime énormément sont admirables, ils offrent beaucoup plus d'avantages et ils sont plus appropriés à notre environnement. La chaux et la fibre de verre dont je me sers pour mes fenêtres permettent à une maison de respirer et facilitent son éclairage.  Avantage supplémentaire, la fibre de verre ne vole pas en éclats, ce qui protège les gens !» 

Dans l'architecture, pas de copier/coller!  Soucieux d'innover à chaque construction, Pierre-Richard Villedrouin, qui définit l\'architecture comme une conquête, passe le plus clair de son temps à réfléchir à son art.  Selon lui, ses confrères doivent faire de même afin de rehausser le domaine dans le pays et du coup travailler à l'enrichissement de notre patrimoine.  Son contremaître, Dieufort Fils, ne dit pas le contraire, lui qui constate souvent que l'architecte jongle avec des concepts architecturaux novateurs.  «Pour qu'un travail porte ses fruits, il faut que son réalisateur mette du temps à bien le penser," explique-t-il. "À cet égard, Pierre-Richard Villedrouin est passé maître en la matière !»

«La superficialité est un mirage, un poison pour la créativité," affirme le jeune septuagénaire auquel on donnerait à peine 50 ans, qui dit constater une dérive considérable dans la création en Haïti. "Nos peintres, nos écrivains et surtout nos architectes doivent aller au-delà des choses, réfléchir avec, à chaque fois, le souci de créer et de proposer quelque chose d'original. Pas question de simplement faire du copier/coller !»

Une technique réfléchie comme technique de travail, l'architecte utilise le « Tao* des formes ». Le mot Tao se définit comme la libération méditative à travers des Mandala* qui sont les voies enchevêtrées de la praxis architecturale à la recherche d'une rencontre pluridimensionnelle dans l'espace et le temps.

«A travers le Tao des formes," explique-t-il, "j'ai pris conscience de mon cheminement créatif dont la constante semble être des méditations en spirale jusqu'à la rencontre de la pratique et du plastique dans la fonction avec comme support la structure.»

En effet, les études ainsi que les recherches de Pierre-Richard Villedrouin dans l'art de construire les édifices l'ont conduit à une méthodologie devenue sa spécificité professionnelle. Une méthode basée sur l'exploration de nouvelles formes, telles les voûtes sphériques ou cylindriques, les pyramides, les dalles triangulées... et la minimisation du coffrage qui permet d'utiliser moins de béton et plus de bois.  À cet égard, le grand immeuble locatif de la rue Villatte à Pétion-Ville, que l'architecte a érigé au début des années 80, est une réussite exceptionnelle.

«C'est un immeuble vraiment intéressant où chaque détail est pensé et où il fait bon vivre," dit le journaliste André Lachance, qui y a vécu un bon moment.  "Dans d'autres pays que je connais, un architecte de la trempe de Pierre-Richard Villedrouin serait une icône nationale, alors que la majorité de la population haïtienne ignore jusqu'à son existence.  Pourtant, ses oeuvres reflètent la folie créatrice haïtienne dans ce qu'elle a de plus original et de plus beau !»

Malgré la banalité des constructions récentes, il existe néanmoins d'indéniables grandes réussites architecturales en Haïti, selon M. Villedrouin qui félicite au passage tous ceux qui s'investissent dans l'art de penser les lieux où l'on évolue.  Aussi suggère-t-il, en plus du Palais national construit par Georges Baussan, les oeuvres de Paul Mathon, d'Eugène Maximilien et de Louis Roy, sans parler du bureau de l'Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN) qu'il a réhabilité après la chute des Duvalier.  L'architecte souhaite que les nouvelles constructions puissent s'inscrire dans le patrimoine matériel de la première République noire libre et indépendante.   Son dernier projet - celui de construire une cathédrale à Tabarre sous le vocable de la « Basilique de la Médaille miraculeuse » - ambitionne justement d'y arriver."

1) Le TAO, qui est un mot asiatique, a existé pour les Chinois bien avant que les autres hommes s'en emparent.  Le sens exact du mot en chinois est chemin, voie. On pourrait le considérer comme le régulateur de l'alternance (Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles.)

2) Mandala: bien que son dessin soit complexe et souvent contenu dans une enceinte carrée, le mandala est littéralement un cercle.  C'est une image à la fois synthétique et dynamogène, qui représente et tend à faire dépasser les oppositions du multiple et de l'un, du décomposé et de l'intégré, du différencié et de l'indifférence, de l'extérieur et de l'intérieur, du diffus et du concentré...  (Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles.)